Hans & Tamar Oppenheimer Chair in Public International Law

16 January 2010

Retour sur une expérience en Inde, à la lumière de la tragique actualité

Anne-Claire Gayet

Le séisme qui a touché Haïti le 12 janvier a eu des répercussions directes dramatiques. Des milliers de personnes ont été ensevelies sous les décombres, un grand nombre ont tout perdu : des membres de leur famille, leur toit, leurs maigres économies, leur lieu de travail, etc. Les infrastructures étatiques, gouvernementales, les bureaux onusiens, les communications et les services ont eux aussi été endommagés, voire détruits. Les besoins primaires de cette population déjà mal lotie sont encore plus importants qu’auparavant (accès à l’eau potable et à de la nourriture), et des efforts sont déployés à l’échelle internationale pour tenter de répondre de façon coordonnée à cette catastrophe additionnelle.

À ce stade-ci, il est surtout question des conséquences directes et des réactions immédiates qui sont requises. Pourtant, cet événement n’est que le premier d’une série d’autres eux aussi tragiques. Ceci n’est pas une prédiction éclairée de type géologique. Mais une simple prise de conscience à la lumière de l’histoire, et d’une sensibilité aux origines et aux formes des migrations forcées.

Le séisme a déjà fait maintes victimes indirectes. Sur le court, moyen et long terme, ces individus ne feront probablement pas la une des journaux, alors même que leur vie quotidienne pourrait être qualifiée de tragédie quotidienne. Il s’agit des milliers de personnes qui ont perdu leur lieu de vie et qui se retrouveront forcées de migrer, pour survivre. Les nommerons-nous personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays ou Internally Displaced Persons (IDPs) ? Elles répondent en tout cas à la définition donnée par les Principes directeurs élaborés dans le cadre des Nations Unies en 1992 [1]: « personnes ou groupes de personnes qui ont été forcés ou contraints à fuir ou à quitter leur foyer ou leur lieu de résidence habituel, notamment en raison d’un conflit armé, de situations de violence généralisée, de violations des droits de l’homme ou de catastrophes naturelles ou provoquées par l’homme ou pour en éviter les effets, et qui n’ont pas franchi les frontières internationalement reconnues d’un État ».

Cet événement en Haïti et ses conséquences font écho à ce qui a été passé en revue lors du Seventh Winter Course on Forced Migration du Mahanirban Calcutta Research Group (MCRG) [2], du 1er au 15 décembre 2009, à Kolkata (dénomination de Calcutta depuis 2001). La question des migrations forcées est centrale en Asie et au Moyen-Orient. Ces régions comptent, au bas mot, de quatre à cinq millions d’IDPs suite à des conflits internes, violences communales et violations des droits de la personne, et plusieurs millions additionnels en conséquence de catastrophes naturelles et de projets de développement [3]. À ceux-ci s’ajoutent plusieurs millions de réfugiés enregistrés, ce qui n’inclut pas tous ceux qui vivent en dehors des camps [4].

Plusieurs séminaires ont abordé les origines des migrations forcées dans la région de l’Asie du Sud-est, et parmi elles, la Partition de l’Inde en 1947. Cet événement, à l’image de ce qui survient sous nos yeux en Haïti, a été comparé à un très long tapis que l’on déroulerait progressivement, et dont on ne découvrirait les motifs que longtemps après avoir commencé à le dérouler. La partition, comme le séisme, n’était pas un événement isolé, limité dans le temps, contrairement à ce que l’on peut penser. Aujourd’hui encore, soixante-trois ans après, elle continue d’avoir des répercussions majeures en Inde, au Pakistan et au Bangladesh, pour les populations des zones frontalières, et même d’au-delà.

La problématique des IDPs suite à des projets de développement et des catastrophes naturelles est aussi une question d’actualité dans cette région. La montée du niveau des eaux conduit chaque jour à la submersion progressive de la côte du Bangladesh, et au déplacement forcé vers l’intérieur des terres de ses populations. Pourtant, le Bangladesh est un pays très pauvre, pris entre l’Inde et le golfe du Bengale, dont les ressources sont limitées. La pression démographique est forte, et les portes de sortie sont restreintes : l’Inde est en train d’ériger une barrière pour empêcher les Bangladeshis d’y pénétrer illégalement.

Les déplacements forcés induits par les projets de développement sont nombreux. Il suffit de penser au fait que plus de 300 barrages supplémentaires sont prévus dans le Nord-est de l’Inde alors même que cet espace est densément peuplé. Le cours a permis aux participants de se rendre sur le terrain pour constater les effets d’un de ces projets de développement.

Nous avons gagné Hamidpur Char, île formée d’alluvions du Gange dont le cours a été modifié à cette hauteur à la suite de l’érection du très grand barrage de Farakka, en amont. Sur cette île, résident 325 familles (soit plus de 1850 personnes) qui n’ont accès ni à l’eau potable, ni à l’électricité, ni à un hôpital, ni à une école publique (bien qu’elle soit censée exister). La particularité de cet îlot et de ses habitants est qu’ils ne sont reconnus ni par l’État de l’Ouest Bengale ni par celui du Jharkhand, qui ne veulent assumer aucune responsabilité à leur égard.

À cet endroit, le fleuve avait été choisi pour délimiter la frontière entre les deux États. Cependant, après la construction du Barrage de Farakka, les berges du cours d’eau ont été érodées et plusieurs milliers de personnes ont perdu leurs terres immergées. Ces familles se sont déplacées à la recherche d’autres terres arables, et c’est ainsi qu’elles se sont établies sur ces terres récemment émergées au milieu du cours d’eau, mais dont les berges sont modifiées en permanence par le courant. Le déplacement de ces personnes est donc encore une fois temporaire, et leur installation précaire. Le dénuement dans lequel ces familles vivent est à la hauteur de leur isolement, qui sont tous deux difficiles à concevoir. Il nous a fallu huit heures de train pour nous rendre de Kolkata à Malda, une heure et demie d’autobus puis une heure et demie de bateau; or il y a seulement deux trajets par voie fluviale par jour et leur coût, de quelques roupies, représente un montant colossal pour les habitants de l’île dont le gagne-pain est une agriculture vivrière sur des petits lots de terre. Cette histoire n’est pas un cas isolé. L’Asie du Sud-est regorge de tels exemples, qui sont, pour la plupart, endurés sans tapage médiatique.

Les situations dramatiques reliées aux migrations forcées ne font pas défaut. Les intervenants de nationalités diverses (plusieurs Indiens, un Népalais, un Sri Lankais, un Allemand, un Britannique travaillant à Genève, une Finlandaise, un Canadien) et les nombreuses contributions des vingt participants nous ont permis d’aborder la question des IDPs au Sri Lanka dans les camps et à l’extérieur [5] ; la sécurité, les réfugiés et les IDPs en Afghanistan [6] ainsi qu’au Pakistan [7]; les réfugiés bhoutanais au Népal, ainsi que des enjeux transversaux comme la condition des femmes et des autres personnes plus vulnérables dans les contextes de migration forcée.

Ce cours a été une expérience humaine forte, grandement enrichie par les parcours, les recherches et les engagements individuels de chacun des participants, qui viennent pour la plupart d’Asie du Sud-est : cette année, notre groupe comptait neuf Indiens, trois Népalais, deux Sri-Lankais, une Bangladeshie, un Pakistanais. Nous étions trois d’autres continents : Ola du Nigéria, Scott de l’Arizona et moi-même, dans le rôle tantôt de Canadienne, Québécoise et Française.

Pour des recommandations pratiques, je renvoie les personnes intéressées au très bon rapport effectué par Kinga Janik après sa participation à ce cours lors de l’hiver 2008, auquel je me suis permis d’ajouter quelques autres conseils (voir ci-dessous).

Je remercie chaleureusement la Chaire Hans et Tamar Oppenheimer en droit international public et plus particulièrement son titulaire, François Crépeau, de m’avoir permis de vivre cette expérience inoubliable.

PDF - 6.8 Mb
Rapport de Kinga Janik

Quelques suggestions complémentaires aux recommandations de Kinga Janik :

- Apporter avec soi des films sur des situations de migration forcée avec lesquelles nous sommes plus familiers : par exemple, Welcome de Philipe Lioret de 2009; Clandestins de Denis Chouinard de 1998… Il faut veiller à ce que les films soient en anglais ou avec des sous-titres en anglais.
- Prévoir quelques jours pour voyager un petit peu en dehors de Kolkata, à l’issue du cours : celui-ci est intensif et sans pause pendant 15 jours. Or l’expérience et les apprentissages du cours sont grandement enrichis par le fait de parcourir l’Inde après coup, d’autant plus pour les personnes pour qui c’est une nouvelle destination.

- Préparer le voyage et les chocs notamment culturels que cela peut comporter, par des lectures de type roman ou enquêtes, en complément des lectures obligatoires. Par exemple :
* Dans la peau d’un intouchable, de Marc Boulet, Seuil, 2001
* The God of Small Things, d’Arundhati Roy, Penguin Books, 1997
* Œuvres de Rabindranath Tragore, prix Nobel de Littérature en 1921.

Footnotes

[1] Principes directeurs sur les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays: http://www.reliefweb.int/OCHA_OL/pu...

[2] Site du MCRG: http://www.mcrg.ac.in/

[3] Livre ressource sur cette question : Paula Banerjee, Sabyasachi Basu Ray Chaudhury et Samir Kumar Das (ed.), Internal Displacement in South Asia : The Relevance of the UN’s Guiding Principles, London: Sage Publications, 2005; consulter également les travaux du MCRG: http://www.mcrg.ac.in/idprp.htm

[4] Carte avec des estimations du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés: http://www.unhcr.org/pages/4a02d8ec...

[5] Pour un aperçu de la situation, se référer à l’analyse du [UNHCR: http://www.unhcr.org/cgi-bin/texis/...]

[6] Idem: http://www.unhcr.org/cgi-bin/texis/...

[7] Idem: http://www.unhcr.org/cgi-bin/texis/...

  • Anne-Claire Gayet

    Anne-Claire Gayet holds a Master’s in International Studies (2009) and a LLM (2010 Université de Montréal) and is candidate to the BCL/LLB program at McGill University.

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